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L'exil choisi de Rachmaninov

L'exil choisi de Rachmaninov

Préludes et Variations, temps court 

 

 « La musique vient du coeur et ne parle qu’au coeur ; elle est amour ! » 
Sergueï Rachmaninov


Rachmaninov 13 Préludes opus 32 (sélection) (1910)
Rachmaninov Variations sur un thème de Corelli (1931)

Les Préludes de Rachmaninov constituent une œuvre pour piano seul écrite par le pianiste et compositeur russe Sergueï Rachmaninov. Rachmaninov a écrit trois séries de préludes, le célèbre prélude en do dièse mineur op. 3 n°2 en 1892, l'opus 23 en 1901-1903 et l'opus 32 en 1910. Au total, cela fait 24 préludes, écrits dans toutes les tonalités majeures et mineures et répondant, de fait, aux 24 préludes de Frédéric Chopin. La filiation est d'autant plus évidente que l'op. 22 de Rachmaninov n'est autre que les Variations sur un thème de Chopin, en l'occurrence sur son 20e  prélude. L'inspiration de son op. 23, bien qu'écrite au début du XXe  siècle, reste d'ailleurs toute empreinte de romantisme, proche du style chopinien. Les 24 préludes de Rachmaninov n'ayant pas de structure les reliant vraiment (contrairement aux préludes de Chopin suivant le cycle des quintes), Rachmaninov prendra rapidement l'habitude de ne jouer qu'une sélection de ses préludes.
C'est lors de son séjour en Amérique (1909) que Rachmaninov compose « de tête » les préludes op. 32. À son retour en Russie, il doit encore faire découvrir son troisième concerto pour piano. C'est seulement après cela que Rachmaninov pu s'atteler à l'écriture de ces préludes, expliquant donc leur rapidité d'écriture  : les préludes n°  5, 11 et 12 furent achevés la même journée  ! Composés en 1910, la première exécution aurait eu lieu le 5 décembre 1910 par le compositeur à Saint-Pétersbourg. Ils seront publiés l'année suivante par Gutheil, en septembre 1911.
Vingt ans plus tard, Rachmaninov compose ses Variations sur un thème de Corelli, alors en « exil choisi » en France. Il écrit cette pièce au coeur de la forêt de Rambouillet, dans sa villa nommée «  Le Pavillon  » à Clairefontaine-en-Yvelines en 1931, cycle qui demeure sa seule oeuvre française.
Les Variations Corelli s’imposent dans l’œuvre de Sergueï Rachmaninov par un ton particulier : une retenue du discours, quelque chose d’une mise à distance de l’épanchement. La mélancolie parfois si effusive de celui que l’on a qualifié de romantique tardif se coule ici dans un thème ancien : un air de danse (Folia), qui se déploie ensuite et s’irise en 20 variations. 
La fameuse Folia (ou Follia en italien), attestée dès le XVe siècle, avait déjà été utilisée maintes fois, en particulier à l’époque baroque. Rachmaninov en connaissait le thème par la virtuose Rhapsodie espagnole de Franz Liszt, qu’il avait souvent jouée en concert. Toutefois, pour passer de la connaissance du matériau à son appropriation comme source thématique, il fallait une expérience décisive : ce fut l’écoute de Corelli par Rachmaninov à la fin des années 20, vraie révélation et point de départ de l’opus 42. Rachmaninov crut à tort que Corelli était l’auteur de la Folia mais, comme il le confia lui-même quand on le lui fit remarquer : « cela n’a pas grande importance ! ». 
Rachmaninov composa ses Variations en trois semaines, au printemps 1931, dans le cadre verdoyant de Clairefontaine, dans les Yvelines. Après 14 années, la verve était de retour et le compositeur revenait au piano seul. Le début des années 30 était à l’apaisement, dans la perspective d’une installation en Suisse, où il s’était trouvé un lieu d’élection. 
Les tournées harassantes, jointes sans doute aux affres de l’exil, l’avaient détourné de la composition. Depuis 1917, il n’avait écrit que le Quatrième concerto pour piano et les Trois Chansons russes pour orchestre – soit presque rien. Les trois opus qui verront le jour après les Variations Corelli seront à nouveau symphoniques, laissant ainsi les Corelli dans leur statut singulier d’unique partition composée pendant l’exil pour le piano seul. C’est aussi la dernière de ce type, comme si tout avait été dit dans cette vingtaine de minutes magistrales. 
Rachmaninov avait une prédilection, dans ses partitions destinées au piano, pour la pièce brève, en cycle ou recueil : préludes, variations, moments musicaux, études-tableaux. L’unité esthétique était celle du temps court. Les Variations sur un thème de Corelli se distinguent toutefois par le caractère plus fugace que jamais des variations, « fugitives » aurait dit Prokofiev. Fugacité donc (les variations durent pour la grande majorité d’entre elles de 30 secondes à une minute) et grande variété : délicatesse (variation 2, leggero), gravité presque funèbre (variations 4, 14), mystère (variation 8, adagio misterioso) ou poésie chantante (variation 15, dolcissimo), quand l’écriture n’a pas la vitalité rythmique chevillée au corps. La partition abonde en accents, en martèlements qui vont jusqu’au halo sonore (variations 7, 18) et culminent dans la 20e et dernière variation. *

Un programme de pièces brèves, composées à des moments d’exil choisi par Rachmaninov aux Etats-Unis et en France.
*texte à propos des Variations Corelli par Laetitia Le Guay (livret « Russian Impulse »)