Arts-Scène Diffusion

Bach : L'Art de la Fugue

 

Jean-Luc Ho crée ce programme dans le cadre de sa résidence au Festival Bach en Combrailles. Il explique ici sa démarche pour le festival :

 


Bach en Combrailles : Tu présentes cette année l’Art de la Fugue, que représente cette œuvre dans ton parcours, pourquoi l’aborder maintenant ?

Jean-Luc Ho : Tout musicien grandit avec des rêves: aller en pèlerinage auprès de tel orgue mythique, espérer un jour aborder des œuvres d’une portée supérieure.... dans mon cas, L’Art de la Fugue a toujours figuré aux côtés des Passions de Bach, des Vêpres de Monteverdi. « Maintenant ?» … car il y a cette résidence au festival Bach en Combrailles ! Ce compagnonnage de trois années, cette grande confiance qui me sont accordés m’ont poussé à cette folie... Ah oui, il y’aura aussi les Goldbergs ensuite! A vrai dire, je pense à L’Art de la Fugue depuis que j’ai 12 ans. J’ai grandi avec l’enregistrement de Leonhardt, je l’ai aussi très tôt écouté en concert. Mais il me fallait un « cadre » pour monter cette œuvre, la résidence aura été le moment propice à ce premier travail.


BEC : Qu’est-ce qui te fascine dans cette œuvre ?

JLH : Plus que toutes autres œuvres de Bach, ces fugues ont fait l’objet de toutes sortes d’études… Pour certains c’est un génial traité de l’art du contrepoint, une numérologie très élaborée…quoi qu’il en soit, j’y vois depuis le premier contact une musique d’une pureté absolue.


BEC : Mais alors comment « gérer » la riche polyphonie ?

JLH : jouer L’Art de la Fugue dans son ensemble permet de l’aborder comme un long voyage, une grande histoire qui se déroule sous nos oreilles. Non pas à la manière d’une conversation mondaine, à la française, plutôt comme un débat d’idées où chaque prise de parole, chaque argument vient intensifier le discours. Des lignes musicales, en contrepoint, se répondent, s’opposent, se regardent, se transforment. Rassemblés, ces « personnages », qu’on appelle ici fugue, sujet, contre-sujet, réponse… forment un propos d’une exceptionnelle intelligence. L’Art de la Fugue doit être porté, incarné. Je ne crois pas en cette clarté, transparente et objective, que l’on associe aux œuvres savantes de Bach. L'écriture polyphonique célébre la rencontre, l'écoute, l’enrichissement, ainsi l’Art de la Fugue émeut aussi par sa très grande vitalité.


BEC : La question de la destination de cette musique a longtemps fait débat, même si un consensus semble pour autant privilégier la thèse d’une approche pour le clavier, quelle est ta position sur ce point ?

JLH : Si l’orgue est l’instrument polyphonique par excellence, le clavecin est celui du raffinement, de la suggestion. C’est une chance pour moi de pouvoir faire entendre cette œuvre sur deux jours, avec deux voix différentes.


BEC : …et au clavicorde ?

JLH : Ah…c’est en effet un autre rêve…l’Art de la Fugue au clavicorde. J’y vois une sorte l’accomplissement : clarté de l’indépendance des voix; nécessité, bien plus qu’au clavecin et qu’à l’orgue de sculpter les lignes. L’instrument à clavier se fait oublier. J’en frissonne! Mais c’est pas pour tout de suite :)


BEC : Comme Bach, on sait ton attachement tout particulier au clavicorde… Forkel, son premier biographe, écrit « Le clavicorde était son instrument favori. Le clavecin, bien que susceptible d’une grande diversité d’expression, n’avait point à son gré assez d’âme, et le piano-forte était de son temps dans un état tellement embryonnaire qu’il ne pouvait guère s’en contenter. Il considérait par conséquent le clavicorde comme le meilleur instrument, soit pour étudier, soit pour faire de la musique dans l’intimité », que penses-tu de cette remarque ?

JLH : « faire de la musique dans l’intimité », oui, je rajouterais « avec humilité » pour ces dernières œuvres où Bach, dès les années 1740, recherche une sorte de perfection abstraite. On imagine assez bien le plaisir qu’a dû prendre Bach à réaliser ce qu’on appellerait dans d’autres domaines son « chef d’œuvre » et de s’en délecter sur son instrument favoris, le soir, une fois que toute sa grande famille était enfin couchée…


BEC : Comment passer d’une « musique de l’intime », au concert, à une présentation grand public ?

JLH : Pour ce corpus, j’inviterais simplement les auditeurs à fermer les yeux. Je m’interroge aussi sur la nécessité des applaudissements....